L’arbre de mai

Les 30 avril et 1er mai sont des dates-clés des calendriers païens. Depuis plusieurs siècles, à travers toute l’Europe, des fêtes rituelles chassent l’hiver et célèbrent le printemps.

Les fêtes du printemps

Entre le 27 avril et le 2 mai, la Rome antique célèbre la nymphe Flore à l’occasion des Jeux floraux ou Floralies. Les participants se rassemblent dans le cirque de Flore installé dans une petite vallée hors de la ville. Là, ils honorent le culte de la déesse en chassant, en y jouant des pièces de théâtre et en dansant. La danse de Flore, exprime initialement la joie de retrouver le printemps. Mais le rituel dégénère au fil du temps, devenant une exhibition de femmes nues aux gestes obscènes, choquant certains spectateurs. 

Dans le calendrier celte, le 1er mai correspond à Beltaine. Troisième des quatre grandes fêtes celtiques anciennes, elle inaugure la saison claire et le retour des activités diurnes : la guerre et les ouvrages agricoles. Pour protéger le bétail des maladies, on lui fait traverser les feux allumés par les druides ; on sacrifie des animaux aussi… Dans la nuit de Beltaine, la frontière entre le monde magique et le monde des humains s’amenuise, favorisant le passage des créatures féériques vers celui des terriens. On évite alors de passer par les lieux enchantés pour éviter les mauvaises rencontres… En France, en Touraine, les feux de Beltaine sont l’occasion d’un festival réputé.

La nuit du 30 avril au 1er mai, appelée Nuit de Walpurgis (le jour de Sainte Walburge (710-779) tombe le 1er mai) ou Nuit des Sorcières, on fête en Europe le retour du printemps et les divinités païennes de la fertilité. L’Église tente vainement de mettre un terme à ces pratiques clandestines en excommuniant les adeptes et en diabolisant ce rite,désignant les anciennes déesses comme des êtres maléfiques et les célébrations autour des feux comme des sabbats. Mais cette tradition perdure encore. En France, en Moselle et dans le Haut-Rhin, elle est la nuit des sorcières – « Hexennacht » ou « Haxafacht » – prétexte à de méchantes farces : décrocher les volets ou les portes des granges, déplacer des objets, déverser du fumier, bloquer des portes, faire entrer l’eau du puits dans les maisons…

Maibaum

Le 1er mai, qui annonce la frondaison des arbres, est encore célébré aujourd’hui, en Europe, en France et dans certains villages alsaciens, par l’érection d’un tronc -mât, le « Maibaum » (arbre de mai), qui reste en place tout le mois. On en dresse aussi à la Pentecôte (31 mai) ou à la Saint Jean (23 juin).

En Alsace, le 30 avril, les conscrits coupent en forêt un sapin, un hêtre ou un bouleau, le plus haut possible : 4 et 6 mètres en moyenne. On en prend un nouveau chaque année, ce qui n’est pas du goût des propriétaires forestiers. Une autre solution est de recourir à l’enclavation : coucher l’arbre dans un cours d’eau pour le protéger de la putréfaction et des insectes xylophages avant de le réutiliser l’année suivante. Les conscrits l’élaguent, l’écorcent et le décorent soit en lui laissant la cime, soit en le coiffant d’un bouquet, d’un plus petit sapin, d’une roue ou d’une couronne. On utilise parfois un arbre enraciné dont on dénude le tronc, en ne conservant que la cime.

Le tronc est fièrement promené dans tout le village avant d’être dressé, la plupart du temps au petit matin, sur une place, dans une cour, au sommet d’une colline… Il faut combiner force et adresse pour ficher ce mât dans un trou d’un mètre de profondeur et en assurer la stabilité. On interprète comme des présages les éventuels branches poussées sur le tronc pendant le mois de mai.

Au sommet, sur la roue, on attache des rubans. Leurs couleurs varient selon les régions et les pays. À l’image des cycles de la vie et des saisons, le rouge symbolise le feu et le retour de la lumière ; le vert, la sève, la jeunesse, l’énergie montante et la nature ; le jaune, la force et la chaleur du soleil. La longueur des rubans dépasse souvent la hauteur de l’arbre et leur largeur est inférieure à 10 cm. Ils sont idéalement apportés par les participants et fixés sur la roue, au sommet du mât, par le maître de cérémonie. Au moment de la danse, tenant un ruban dans leur main la plus proche du tronc, les hommes tournent dans un sens, les femmes dans l’autre. Les bandes de tissu s’entremêlent jusqu’à couvrir entièrement le mât de ces couleurs tressées. À la fin, les rubans sont fixés à la base du tronc.

Un objet très convoité

Pour éviter que les conscrits du village voisin ne viennent voler l’arbre, on monte la garde la nuit entière, en groupe, s’encourageant de larges rasades d’alcool dont les effets soporifiques aident les voleurs. Ils s’en emparent, avec toutes les précautions nécessaires pour le maintenir en bon état. Surmonté d’un balai par ses ravisseurs, le mât volé devient « Schandbaum » ou arbre de la honte. Il est défendu de molester ou de blesser les gardiens pendant l’enlèvement. De plus, si l’un d’eux touche le tronc au moment du rapt, il devient impossible de poursuivre l’enlèvement : l’arbre devient tabou. Les mats volés se rançonnent à l’alcool…

On en dresse dans son jardin, ou dans celui du voisin… Il faut se lever tôt pour retirer discrètement cet arbre de la honte avant qu’il ne soit vu, tout en jetant un oeil curieux à la ronde pour repérer les autres victimes. Les amoureux réalisent des coeurs avec des roses et des rubans placés sous la fenêtre de l’élue. Parfois ils accrochent un petit arbre de mai au balcon, à la façade ou le plantent dans le jardin de leur dulcinée, le surveillant toute la nuit pour en éviter le vol.

Quelques rares communes préservent cette tradition dans le Haut-Rhin : DessenheimHabsheimRiedisheimSoultzbach-les-Bains…

Cousinage

On trouve en Alsace le 31 mai, à la Pentecôte –« Pfingst »– la tradition des Pfingstknechte. Les valets puis, quand le métier disparaît, des garçonnets de 7 à 12 ans voire quémandent de la nourriture -les uns en chantant, les autres en récitant des vers- à chaque maison (pain, oeufs, lard, vin…). Avec eux des fillettes qui portent des paniers pour les victuailles et de petits seaux pour le vin. Les dons alimentent le grand festin du soir. Dans un village, les enfants le mangent sans leurs parents, dans un verger. Parfois, ce sont les adultes qui frappent aux portes, eux aussi font bombance.

On y trouve des personnages dont le nom varie selon le rituel qui y est associé : « Pfingstpflitteri », « Pfingknechte », « Pfingsknettel », « Pfingschtdreck », « Pfingstklotz », « Pfingsmorch », « Pfingstlippel », « Pfingstbär », « Pfingsblebbl »… Ces personnages revêtent plusieurs aspects : le balourd « Pfingsknettel et Pfingsklotz » ; le mannequin « Pfingbutz » ; le malingre « Pfingstflitteri »; le hurleur contre les escargots qui chasse les nuisibles des plantations « Schneckebeller » ou « Pfingstbutz… Tous ont en commun des vêtements rapiécés, des branchages, des feuilles. Cet esprit de la nature, ce « Frileux », défile aussi de maison en maison, accompagné d’une troupe. Il va parfois accompagné d’un homme claquant du fouet, ou au visage noirci de suie. Tantôt il chemine avec les enfants, tantôt il va de son côté avec d’autres gaillards. Il est souvent jeté dans la fontaine ou une rivière, ainsi sacrifié pour assurer de bonnes récoltes. L’eau purificatrice asperge parfois les badauds autour de lui.

On peut encore assister à cette fête dans les communes suivantes :

  • Bas-Rhin : Baldenheim, Friesenheim, Herbsheim, Imbsheim, Marckolsheim, Soufflenheim, Sundhouse.
  • Haut-Rhin : Andolsheim, Bergholtz-Zell, Pfaffenheim, Orschwihr, Sainte Croix en Plaine, Ungersheim (écomusée).

Arbre de la Liberté, faux cousin

Pendant la Révolution française de 1789 et les suivantes, le peuple, incité par le gouvernement révolutionnaire, plante des arbres incarnant Liberté et pouvoir démocratique. Les régimes monarchiques les mutilent ou les arrachent, provoquant émeutes et actes de rébellion brutalement sanctionnés. L’arbre de la Liberté révolutionnaire abrite un autel de la Patrie, lieu des cérémonies civiques et laïques. Cette image anti-cléricale est si forte qu’elle lui vaut d’être arraché et remplacé par une croix sous la Restauration, à son tour substituée par un arbre, alternant plantation et retrait au gré des changements de régime politique. Si à l’origine l’essence la plus répandue est le peuplier dont la racine latine, populus, a donné le mot « peuple », on trouve également des tilleuls, chênes ou marronniers… Même si cette tradition évoque celle de l’arbre de mai, leur relation n’est pas attestée historiquement.

La liste ci-dessous recense des arbres de la liberté séculaires ou récents à voir en Alsace :

  • Bas-Rhin : Albé, tilleul (1795) à côté de l’église – Bischwiller – Blodelsheim (2005) – Ernolsheim devant le presbytère – Romanswiller, de part et d’autre du monument aux morts – Saales, frêne (1848)
  • Haut-Rhin : Col de Sainte Marie (Sainte Marie-Aux-Mines) – Mulhouse, square Steinbachs – Obersaasheim (2018) – Saint Ulrich, chêne, croisement des rues du Chêne et de Suarce – Thann, peuplier (1848 remplacé en 2009) cabane des « bangards « , gardiens du ban et du vignoble.

Pour aller plus loin

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