Le petit garçon au chien – Otto Bacher – Molsheim

Photo carte de visite, format largeur 6 cm x hauteur 10 cm, collée sur carton. Sujet anonyme.

Au premier coup d’œil…

La photo est signée Otto Bacher, photographe à Molsheim. Aucune trace d’un Otto Bacher né en France, ni d’un atelier à Molsheim. Il existe plusieurs Otto Bacher, nés en Allemagne, dans la période correspondante. Mais un seul pourrait être celui-ci : il est né en 1847 à Lahr, ville allemande située à une soixantaine de kilomètres de Molsheim, et marié en 1868.

Je suppose que ce cliché a été pris entre 1880 et 1900. L’Alsace vit alors sous annexion allemande, depuis 1871.

Ce petit garçon anonyme est âgé de moins de sept ans. Il est nécessairement germanophone, probablement dialectophone, éventuellement francophone. Il va grandir dans une région rebelle à l’occupant mais effectuera cependant tout ou partie de sa scolarité, en allemand. Ses parents sont peuvent être autonomistes, ou germanophiles, ou francophiles, ou socialistes…

Le costume de marin

Longtemps la robe est le vêtement des petits enfants, filles et garçons. Pratique, elle simplifie le change jusqu’à l’âge de la propreté, autrefois vers 4 ans. Les garçons portent une robe plus longue que les filles, jusque vers  ou  8 7ans. Cette tradition perdure en France, pour les tout petits, jusqu’au début du XXe siècle.

Au Siècle des Lumières, l’enfant suscite un intérêt nouveau et l’enfance devient un sujet. Vers 1780 apparaît le « costume en matelot ». Marie-Antoinette vêt le Dauphin d’un pantalon à pont, surmonté d’une veste ou d’un frac orné d’une collerette plissée. Habituellement l’ensemble de soie ou de coton, de teinte pastel ou blanche, est complété par une large ceinture de soie.

La condition de l’enfance reste liée à la classe sociale, signalée par le vêtement. Dès la fin du XVIIIe siècle et durant tout le XIXe, les enfants sont à la mode des parents, reflets miniatures de leur condition.

Vers 1800, spencer et pantalon, fixés l’un à l’autre par des boutons, s’appellent toujours « matelot ». Cette tenue évoque le monde militaire et le prestige de l’uniforme.

En 1846, l’impératrice Victoria vêt son fils Edward d’un ensemble confectionné par le maître -tailleur du yacht impérial. Pour naviguer, les hommes de la famille impériale arborent vareuse à grand col bleu sur une blouse blanche, et un pantalon à pont de même couleur. Leur chapeau est de toile cirée, à ruban noué. Cette tenue, hommage à la Royal Navy, fierté nationale, est rapidement imitée par les autres têtes couronnées en Europe.

Cette mode charmante vogue sur un sentiment patriotique exacerbé, conditionnant les « chères petites têtes blondes ». Dans les années 1870-1875, le costume marin accède aux garde-robes de toutes les classes sociales.

Le petit chien

L’invention des jouets en peluche est récente. Deux pays s’en disputent la primeur : les USA et l’Allemagne, entre les années 1880 et au début des années 1900.

La confection de jouets en textile, poupées et animaux remonte à des temps anciens. Leur création s’accélère, avec l’équipement des foyers en machines à coudre, au XIXe siècle. Les mères suivent les patrons proposés par des revues de couture, ou inventent leurs propres modèles. Elles recyclent habilement les chutes de tissu.

Les animaux font partie des jouets de l’enfance, depuis la nuit des temps. Leur diversité s’accroît à mesure des explorations à travers le globe, des échanges commerciaux et diplomatiques (les animaux sont parfois des cadeaux d’un souverain à un autre). Avec les apports des colonies et la vogue des expositions universelles, leur présence augmente dans l’univers du jouet. Les animaux exotiques sont connus grâces aux gravures, trophées de chasse, photographies, sculptures, zoos…

Les jouets – comme la vêture – reflètent parfois l’idéologie parentale. Ils se répartissent selon le genre : chevaux pour les garçons, signifiant la noblesse (en faisant écho au chevalier) ; figurines aborigènes au service des colons ; chien (de chasse) ; chatons pour les filles etc…

Avant la peluche, on utilise le mohair, un lainage doux. Les jouets en peluche sont rembourrés de paille, de sciure, de copeaux de bois, de coton, de kapok… comme les poupées de chiffon avant eux.

Le chien, à côté du petit garçon, est étrange : il semble à la fois vivant et irréel. La technique contemporaine ne permet pas d’inventer un jouet aussi sophistiqué, ni réaliste ; il faut attendre les années 1950. Plusieurs hypothèses :

  • il s’agirait d’un chien empaillé, à qui on a fixé des yeux en boutons de bottines faute d’en avoir en verre, tout comme pour la truffe, étonnement petite. On procédait ainsi pour les premières peluches.
  • alternativement, l’animal est vivant mais retouché, de sorte que les yeux et la truffe ont cet aspect étrange. Il est très difficile de faire tenir un chien en place. S’il était vivant lors de la prise de vue, peut-être a-t-il fallu retoucher après.

La chaise

D’un style difficile à identifier, la chaise pourrait être une ponteuse – dite aussi voyeuse – inventée au XVIIIe siècle pour les spectateurs des joueurs aux jeux sur tables ou plateaux. On y observe différents éléments stylistiques croisés :

  • une entretoise en croix
  • des pieds tournés en chapelet, façon Louis XIII
  • un cintre d’assise arrondi, plutôt fin XVIIIe
  • un capitonnage, très fin XIXe
  • une assise, étroite
  • des pompons au bout d’une bande de riche galon, ornant le dossier fini par un accoudoir

Ce mélange de styles, typique de la fin du XIXème, mêle néo-renaissance et néo-gothique dans des inventions très originales, confortables et parfois excessivement chargées.

Le cliché

Il reste un dernier aspect étonnant de cette photo : le léger débordement de détails à gauche. Là encore, plusieurs hypothèses :

  • D’abord la présence d’un adulte dont le contour serait apparent. Accompagnateur de l’enfant, il serait là pour le rassurer.
  • Autre possibilité, il s’agissait à l’origine d’un portrait de famille que le photographe a coupé au tirage pour en extraire un portrait isolé.
  • Enfin, éventualité peu probable au vu d’autres clichés du même photographe, peut-être l’artisan a-t-il mal cadré sa prise de vue…

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