Sainte Odile

Du mythe à la réalité, Dieu seul sait quelle est la vérité et quelle est la vie rêvée d’Odile. L’Histoire se pare d’atours dont la légende dure toujours, preuve de l’affection qu’on lui porte. Odile, d’origine noble, pure, courageuse et généreuse, a tout pour inspirer de ses contemporains jusqu’aux nôtres. On l’honore depuis 1300 ans.


Jubilé de Sainte Odile – 720 -2020 © Corinne Longhi © D’Alsace et d’ailleurs

Noble tragédie

Vers 655, Adalric (vers 635-690), épouse Berswinde d’Autun (vers 645 – entre 690 et 700). Adalric administre des biens pour les Mérovingiens. Vers 657, le roi Sigebert III, son beau-frère, leur offre ces terres. Adalric et Berswinde deviennent duc et duchesse d’Alsace. Vers 660, naît leur premier enfant dans la villa royale d’Obernai. « Tard » après le mariage selon certains. Adalric a environ 25 ans et Berswinde environ 15 ans.

Ce premier bébé est non seulement une fille, mais aveugle et chétif de surcroît. Pour un noble, c’est une honte. Dans la société médiévale, cette naissance stigmatise l’incapacité d’Adalric à engendrer une lignée mâle et en bonne santé. Depuis l’Antiquité, les infirmes font peur. Au Haut Moyen-Âge, ils sont a minima exclus de la société, a maxima tués dès la naissance. C’est le choix retenu par Adalric.

Berswinde tente de sauver sa fille. Elle l’envoie chez une ancienne suivante vivant à Scherwiller. Mais très vite, le soin particulier entourant l’enfant intrigue l’entourage de la dame. Une chapelle à Scherwiller commémore son séjour dans la contrée.

Quand la petite a environ 2 ans, certains disent que sa mère la conduit elle-même à l’abbaye bénédictine de Palma, à Baume-les-Dames dans le Doubs. L’abbesse est une tante de Berswinde. La fillette y reçoit une éducation religieuse. Elle n’est pourtant pas baptisée; ce que tout le monde ignore. Étonnant et « risqué » : pour les Chrétiens, l’absence de baptême interdit aux défunts l’accès au Paradis.

Statue d’Odile exposée au mont © Corinne Longhi © D’Alsace et d’ailleurs

Entrée dans la lumière

La légende raconte que le missionnaire Saint Erhard de Ratisbonne a une vision divine. Il doit baptiser, au monastère de Palma, une jeune fille aveugle de naissance. Dans autre version, c’est l’ermite-moine Saint Hydulphe qui lui administre l’onction sacrée à Moyenmoutier. La jeune fille s’appellera désormais Odile, du latin Ottilia, qui signifierait « lumière de Dieu » « fille de lumière ». Le miracle se produit quand ses yeux reçoivent l’huile sainte : Odile retrouve la vue. Ensuite, Saint Erhard la consacre à Dieu en couvrant Odile d’un voile béni, à sa demande. Il se raconte que jusqu’à la Révolution, on conservait à l’abbaye un voile de soie et de fils d’or tissé par Odile.

Puis Saint Hydulphe se rend chez Adalric pour lui annoncer l’existence et la guérison miraculeuse de sa fille Odile. Si Adalric reçoit la saint homme avec égards, il refuse sa requête. Berswinde lui a donné d’autres enfants : quatre fils et une fille. Odile n’est rien pour lui.

Yeux de Sainte Odile sur le livre de la règle bénédictine – Mont Sainte Odile © Corinne Longhi © D’Alsace et d’ailleurs

Meurtre de sang chaud

Odile souhaite vivement retourner dans sa famille. Mais son voeu le plus cher est contrarié par le refus de son père. Pour obtenir gain de cause, elle prend contact avec son frère Hugues. Il tente vainement d’intercéder une première fois en faveur de sa soeur auprès d’Adalric. Alors Hugues prend l’initiative de faire venir Odile, richement parée. Père et fils, devisant sur les remparts, la voient arriver dans un char.

L’orgueil d’Adalric est piqué au vif quand il découvre que son fils Hugues a oeuvré contre sa volonté. Adalric, furieux, le frappe à mort avec un bâton. Horrifié par son geste, il s’esquive et parcourt son domaine en longues chasses pour oublier son crime. Un jour son chemin croise celui de sa fille Odile qu’il reconnait. Il lui demande pardon et l’accueille enfin chez lui.

© Corinne Longhi © D’Alsace et d’ailleurs

Vierge miraculeuse

Odile coule des jours heureux au sein de sa famille. Elle continue ses prières et ses actes de charité (elle distribue de la farine aux pauvres en cachette de son père).

On la remarque aussi pour sa beauté. Des seigneurs la demandent en mariage pour leurs fils, en particulier le prince de Germanie. Cette idée séduit Adalric. Il annonce la nouvelle à Odile, qui s’enfuit à la nuit tombée. Elle marche vite, jusqu’au Rhin qu’elle traverse. Lancés à ses trousses à cheval, dès la découverte de son départ, Adalric et le prince la rejoignent rapidement outre-Rhin.

Odile, s’agenouille face à un rocher, implore la Vierge Marie de l’aider. Le rocher s’ouvre et se referme sur Odile devant les yeux ébahis de ses poursuivants.

Adalric promet alors d’offrir à Odile son château pour qu’elle y fonde un monastère et y poursuive sa vie de religieuse. Le rocher s’ouvre une seconde fois, libérant Odile. Une source s’écoule de la pierre. Depuis s’y trouve le petit sanctuaire de Sankt Ottilien.

De retour au Hohenbourg, Adalric fait réaliser des travaux pour transformer son château. Odile fonde son monastère accueillant jusqu’à 130 religieuses issues des familles nobles de la région.


Le mont sacré

Culminant à 763m, le mont sert de lieu de culte aux Celtes. Ils élèvent une forteresse sur l’« Altitona », la « montagne haute », comme les proto-Celtes avant eux et les Romains et les Alamans après eux. Un mur de 300 000 blocs, de 11 km de long, de 1,60m de large en moyenne et dont la hauteur atteint parfois les 3 m en protège le plateau. Le pape Léon IX le qualifie de « païen » au XIe siècle.

Les travaux pour transformer l’ensemble monastique ont lieu entre 680 et 690, supervisés et financé par Adalric, père de Sainte Odile. Il est ruiné plusieurs fois au cours des siècles, pâtissant des conflits armés ravageant successivement l’Alsace. S’il est incendié en 1115, 1200, 1224, 1243, 1277, 1301, 1365, 1400 , 1473, 1546 – qui sonne le glas du monastère féminin – et 1681, il est aussi à chaque fois reconstruit, preuve de l’attachement au culte et au lieu. En 1791, à la Révolution française, il est vendu comme bien national. Les propriétaires se succèdent jusqu’à l’évêque de Strasbourg en 1853 qui organise une quête pour le relever. Depuis d’importants travaux en 2006, le site est accessible aux handicapés.

L’église est la 4e basilique mineure du diocèse de Strasbourg.

Le mont accueille début XXIe siècle environ 700 000 visiteurs par an. Venus en pèlerins, pour admirer la vue ou reprendre des forces après la randonnée de l’ascension pédestre jusqu’au site, tous passent sous la main de la statue de Sainte Odile bénissant l’Alsace.

© Corinne Longhi © D’Alsace et d’ailleurs
© Corinne Longhi © D’Alsace et d’ailleurs

L’annexe

L’abbaye Sainte-Marie de Niedermunster, est fondée au pied du Hohenbourg par Sainte Odile vers 700. Du côté de Saint-Nabor, elle accueille les pèlerins trop faibles pour atteindre le mont sacré.

Tout comme l’abbaye du Hohenbourg, dont elle est séparée à partir du XIIIe siècle, l’abbaye Sainte-Marie subit les destructions successives liées aux conflits et changements de pouvoir dans la région. À son apogée, l’ensemble comporte le cloître, l’hôtellerie, l’église et les chapelles Saint Jacques et Saint Nicolas. Le XVIe siècle lui est fatal. Ruinée, elle sert de carrière de pierres pour construire d’autres édifices à Erstein, à Benfeld ou à Barr.

L’abbaye est classée aux monuments historiques depuis 1846. Le site a fait l’objet de fouilles archéologiques au début du XXe siècle.

© Corinne Longhi © D’Alsace et d’ailleurs

Les miracles

On raconte qu’Odile, marchant d’une abbaye à l’autre, croise un pèlerin âgé, aveugle, exténué et assoiffé. Cherchant dans leurs environs et faute de trouver de quoi désaltérer l’homme, la sainte frappe le rocher de sa crosse. L’eau jaillit et coule encore. On vient s’y désaltérer ou se purifier. Le pèlerin, quant à lui, recouvre la vue et l’énergie.

Quand elle fait construire une chapelle dédiée à Saint Jean-Baptiste, il lui apparaît pour la conseiller. Pendant les travaux un char tombe dans un précipice, mais ses occupants sont indemnes.

Dans le tombeau de sa nourrice ouvert vers 800, le sein ayant nourri Odile est la seule partie préservée du corps.

Odile vit simplement. Elle distribue de la farine aux pauvres, se nourrit de légumes et de pain d’orge, dort sur une peau d’ours posée au sol et parfois, multiplie le vin.

Elle s’inflige de durs labeurs et de nombreuses prières pour expier les péchés de son père, afin de racheter son âme, jusqu’à en mourir d’épuisement. Comme les enfants morts-nés, elle s’éteint sans avoir reçu les sacrements. On la rappelle à la vie pour lui permettre de communier. Elle meurt en odeur de sainteté : un doux parfum embaume l’air autour du mont dans les jours suivant sa mort. Le pape Léon IX la canonise en 1049. En 1946, le pape Pie XI la nomme Sainte Patronne de l’Alsace.

Son tombeau est visible dans la chapelle Sainte Odile. Autrefois simple sarcophage, il est ouvert au XIVe siècle pour l’empereur du Saint Empire Charles IV qui emporte un avant-bras de la sainte. Il le dépose dans la cathédrale Saint-Guy à Prague. Puis on crée un nouveau tombeau en 1696, mutilé en 1796. Depuis, l’ensemble est enfermé dans un sarcophage-autel.

© Corinne Longhi © D’Alsace et d’ailleurs

Sainte Odile est la Sainte patronne des aveugles et des ophtalmologistes. On la prie aussi pour délivrer les âmes du Purgatoire. Sa fête initiale est le 13 décembre mais pour la distinguer de Sainte Lucie, également Sainte patronne des aveugles, on la célèbre aussi le 14 décembre.


Pour aller plus loin

  • Autour du mont Sainte Odile
  • Sainte-Odile. Le mont et les grâces, de Patrick Koelher, Cerf 2018, Coll. Spiritualité, 240 p.
  • La Bible et les Saints, Gaston Duchet-Suchaux et Michel Pastoureau, éditions Flammarion, septembre 2014.
  • Marie-Thérèse Fischer, Treize siècles d’histoire au mont Sainte-Odile, Strasbourg, éditions du Signe, 2006, 527 p.
  • Les Carolingiens, Pierre Riché, Hachette, coll. « Pluriel », 1997 Généalogie XIII « Etichonides »
  • Dominique Toursel-Harster, Jean-Pierre Beck, Guy Bronner, Dictionnaire des monuments historiques d’Alsace, Strasbourg, La Nuée Bleue, 1995, 663 p. 
  • Christian Wilsdorf, Les Étichonides aux temps carolingiens et ottoniens dans le Bulletin philologique et historiques (jusqu’à 1610) du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1964, p.1-33
  • Aimé Reinhard, Le mont Sainte-Odile et ses environs : notices historiques et descriptives, avec les planches dessinées par Silbermann & gravées par Weiss et publiées pour la première fois en 1781, Strasbourg, impr. de G. Fischbach, 1888, 1 vol. (III-131 p.-pl.) ; in-4 oblong 
  • Richer, Chronicon Senonense, lib. II, cap. 18, manuscrit en vers latins, 1044, attribué à Humbert de Moyenmoutier
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