Les Bastian, antiquaires de père en fils

En 2021, le magasin d’antiquités Bastian au 24 Place de la Cathédrale à Strasbourg fête ses 150 ans. Retour sur une famille dont l’amour de l’Art se transmet de génération en génération, à l’ombre d’un monument millénaire. Frédéric et Philippe m’accueillent. Ensemble, nous remontons le temps.



Chapeau la résistance !

En 1793, la haute flèche de la cathédrale de Strasbourg pique l’orgueil des Révolutionnaires qui veulent la raser.

Pour la sauver, le maître-serrurier membre du conseil municipal strasbourgeois, Jean-Michel Sultzer installé au 24 Place de la Cathédrale a une idée. En 1794, il propose de coiffer la flèche d’un bonnet phrygien de métal haut d’une dizaine de mètres.  

Le bonnet reste en place jusqu’en 1802 où il est remisé à la bibliothèque municipale de Strasbourg puis détruit quand celle-ci est bombardée pendant la Guerre franco-prusse de 1870.

Au 24 Place de la Cathédrale, à l’angle de l’immeuble, à la hauteur du premier étage, un visage de bronze est tourné vers la flèche de la cathédrale, c’est celui de Jean-Michel Sultzer.

L’enseigne immortalise cet épisode. En 1977 Jean Bastian en achète le « bras » ancien (antérieur à la Révolution) et y adjoint les éléments qu’il a dessinés : cathédrale, bonnet phrygien et couronne de lauriers. Malgré des recherches, Jean Bastian s’aperçoit trop tard que son dessin ne correspond pas à l’original qu’il découvre dans les Saisons d’Alsace. Cependant, l’enseigne restaurée pour les 150 ans du magasin est célèbre et maintes fois photographiée.


Émile Brion

Le 19 juillet 1870 la Guerre franco-prusse voulue par Bismarck éclate. Strasbourg est assiégée. Deux mois durant les bombardements détruisent les structures militaires et quelques rues au nord. Un traité de paix scelle la victoire de l’Allemagne sur la France et l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine le 10 mai 1871.

C’est dans ce contexte qu’Émile Brion venu de Haguenau établit son commerce au 9-10 « Domplatz », Place de la Cathédrale. Il y vend du mobilier, des objets précieux – argenterie, porcelaine, ivoire…-, et du matériel photographique.

La photo-portrait existe depuis 1857. Depuis, il est de bon ton, dans les familles bourgeoises, d’aller poser chez le photographe environ une fois l’an. La possession d’appareils photographiques se démocratise. L’invention du cinématographe approche (1895).

Référencé dans différents guides contemporains allemands, on peut spéculer que le magasin d’Émile Brion est connu, voire florissant et qu’il a modérément souffert de la Guerre contrairement aux 10 000 Strasbourgeois sans logement. L’indemnité de guerre payée par la France à l’Allemagne aide à financer la reconstruction et la modernisation de la ville. De hauts fonctionnaires d’État Allemands s’installent à Strasbourg, ils doivent se meubler…

Vers 1880, Émile embauche sa nièce par alliance, Julie Roessel qui lui succède douze ans plus tard.


Art Nouveau et Art régional

L’empereur Guillaume II travaille à relever la ville de Strasbourg. Des bourses sont offertes aux étudiants en art Alsaciens et Lorrains pour étudier dans de grandes villes allemandes.

L’École des Arts Décoratifs de Strasbourg est inaugurée en 1890. L’Art Nouveau français – Jugendstil allemand – rayonne. Avec les premiers étudiants diplômés en art de retour en Alsace, il est appliqué à l’architecture, au mobilier, aux textiles, papiers peints, et objets, joignant l’utile à l’agréable.

À l’instar des sociétés civiles nées après la guerre de 1870, des artistes se fédèrent.

Notre-Dame des Neiges-aux-chênes – Boersch – Marquetterie des ateliers Spindler

En 1891, Anselm Laugel, rejoint par son ami Charles Spindler, s’établit à Saint-Léonard. Avec leurs amis artistes –Léon HorneckerAlfred MarzolffJoseph SattlerPaul BraunagelGeorges RitlengEmile Schneider, Lothar von SeebachGustave Stoskopf et Léo Schnug-, ils créent le Cercle Saint Léonard.

Ils se retrouvent au Mehlkischt Porte de l’Hôpital à Strasbourg pour le Dîner des Treize. Il y flotte une atmosphère rebelle à la présence allemande qui les conduit à s’intéresser aux arts populaires alsaciens.

En 1896, le fabricant de foie gras Schillickois Auguste Michel offre un repas mensuel à ses amis artistes, le Kunschthafe, réputé jusqu’à Paris. Parmi les convives, les membres du Cercle Saint Léonard.

En 1897 les Artistes Alsaciens tiennent salon à l’hôtel de ville de Strasbourg.

À partir de 1905, le Cercle Saint Léonard s’offre la Maison d’art Alsacienne de Strasbourg, au 6 rue Brûlée, pour exposer leurs oeuvres.

De tous ces échanges émerge une certaine « alsaciennitude », à l’origine des Musée et Théâtre Alsaciens.


Charles Bastian

Charles Bastian naît en 1874 rue du Faubourg National. Son père, également prénommé Charles, fait paraître un petit fascicule intitulé Jours vécus racontant ses souvenirs de la Guerre de 1870 particulièrement destructrice dans le quartier.

Il se forme à l’École des Beaux-Arts de Strasbourg avec son ami Victor Léon Elchinger, puis à Munich, auprès du peintre Léo Schnug.


Il enseigne à Colmar dès 1899 et à l’École des Arts Décoratifs de Strasbourg l’année suivante.

Les lignes de ses dessins s’inscrivent dans celles de l’Art Nouveau. Figurant volontiers le règne animal et végétal, il réalise aussi quelques portraits. Charles illustre les métiers de bouche alsaciens dans une série de 10 cartes postales intitulée les Strassburger Künschtler Postkarte (lithographie Wezel & Naumann, Leipzig, 1899).

Charles Bastian dans son atelier – © Lucien Blumer – Archives de Strasbourg

Charles expose en 1901, à la Société des Amis des Arts de Strasbourg, en 1903 au Salon Grombach rue Saint-Nicolas à Strasbourg et à la Maison d’art Alsacienne de Strasbourg entre 1906 et 1908.

Il fréquente les membres du Cercle Saint Léonard et le Kunschthaafe dont il illustre le 16e menu en 1912. Il réalise également des cartons pour les imprimeries sur étoffes du Haut-Rhin où il se rend régulièrement à bicyclette.

Céramiste, Charles dispose à Strasbourg d’un atelier Porte-Blanche. Dans son four, il cuit ses créations, souvent en plusieurs exemplaires, pour en assurer au moins une de bonne. L’étape de la cuisson est un moment sensible : pour maintenir une température constante élevée il faut surveiller le feu plusieurs heures d’affilée, jour et nuit.

De ses créations subsistent le pavement du bénitier de la Cathédrale, les tuiles vernissées de la Collégiale Saint-Martin à Colmar et le panneau de carreaux de céramique vernie au-dessus de l’entrée du Musée Historique de Haguenau d’après un dessin de Léo Schnug figurant l’empereur Frédéric Barberousse et l’illustrateur Diebold Lauber, un oriel en briques jaunes libellules 55 Route du Polygone, des décors dans un bistrot Boulevard de Nancy…

Pièce de céramique de Charles Bastian – Technique Cuerda Seca

D’Art et d’amour

Entre Charles Bastian et Julie Roessel c’est, dit-on, le coup de foudre, malgré leur écart d’âge : Charles a 35 ans ; Julie, 47. Julie est catholique, Charles se convertit pour pouvoir l’épouser. Il la rejoint au magasin en 1909, cessant ses activités artistiques.

Charles et Julie voyagent en Europe, sorte de Grand Tour. Ils rapportent un Enfant Jésus en bois polychrome d’Espagne, métaphore de celui qu’ils n’auront jamais. Il trône depuis régulièrement dans la vitrine, en particulier au moment de l’Avent.

L’Enfant Jésus espagnol en vitrine de l’Avent

Charles se spécialise dans le mobilier ancien, la sculpture, la peinture, la ferronnerie, la gravure, la céramique de Hannong et les faïences de Niederwiller. Grâce à son goût sûr et son œil averti, il déniche des pièces remarquables. Le Musée des Arts Décoratifs de Strasbourg en acquiert quelques-unes.

Dans la boutique, l’empreinte de Charles est présente dans des éléments de décor tels la grille en fer forgé, en vitrine…


Charles et Julie passent sans encombre la Première Guerre Mondiale. Leur romance s’achève au décès de Julie en 1922. Charles fait ajouter des fleurs sur un décor en métal pour orner la tombe de Julie Bastian. Leurs initiales J et C y sont entrelacées. Le décor, rapatrié depuis au magasin, constitue avec l’Enfant Jésus la vitrine de l’Avent.

Quatre ans plus tard, Charles épouse Anne-Marie Lotz en 1926. Charles décède à son tour en 1952.


Jean Bastian

Jean Bastian naît en 1927. Charles est un père âgé – 53 ans – mais attentionné.

La Seconde Guerre mondiale vient troubler l’enfance heureuse de Jean. En 1939, Strasbourg est évacuée. La famille Bastian part à Clermont-Ferrand en passant par les Vosges et le Jura. Jusqu’en juin 1940, seuls les animaux abandonnés animent la ville.

Puis c’est l’Annexion (1940-1945). Pour éviter d’entrer dans l’armée allemande, avec l’aide de ses parents, Jean s’affaiblit volontairement : il fume, abuse du café, se prive de nourriture et de sommeil. Mais en octobre 1943, il est malgré tout incorporé.

Strasbourg bombardée, la cathédrale est atteinte ainsi qu’un immeuble voisin effondré au 20 Place de la Cathédrale. Les Bastian réfugiés à la cave dans un abri anti-aérien sont épargnés. Au 3e étage, il y a Mademoiselle Walcher. En 1944 elle a 94 ans. Regardant par la fenêtre, inconsciente du danger, elle s’étonne de cet « orage » exceptionnel. S’apercevant qu’ils l’ont oubliée là-haut, Charles et Jean remontent rapidement la chercher et l’abriter avec eux. Héritière de Michel Stutzel, c’est à elle que la famille Bastian rachète l’immeuble.

À la Libération, comme de nombreux Alsaciens, Jean reprend ses études, mais en français. Il faut réapprendre la langue… Il passe son baccalauréat puis une licence en Histoire de l’Art tout en achevant son service militaire. Réserviste, il atteint le grade de Lieutenant colonnel.

Charles, son père, s’attache à ne pas acquérir de biens spoliés. Il achète ceux qu’il reconnait comme appartenant à ses amis et les met à l’abri. Il les leur restitue après-guerre.

De son côté Jean intervient comme expert pour retrouver des antiquités séquestrées. Il s’est spécialisé dans les meubles XVIIIe et XIXe siècle.


L’implication de Jean dans l’activité s’accélère quand Charles est amputé d’une jambe gangrenée. Charles conserve cependant toute son acuité professionnelle : il est capable, assis au fond du magasin, d’un seul coup d’œil et sans les examiner plus avant, d’indiquer à Jean que la paire de fauteuils Louis XV avec laquelle il vient de rentrer n’est pas d’époque…

En 1950, Jean Bastian épouse Marguerite Jung. Deux ans plus tard Charles décède et Jean lui succède.

De 1978 à 1985, Jean Bastian s’investit au niveau national dans le domaine des antiquités : il est élu président de la Chambre Nationale des Experts Spécialisés. Elle permet de se créer un réseau et d’accéder à des formations thématiques pour monter en compétences. Il faut passer différents examens : à l’entrée, de culture générale puis dans une spécialité. Le dernier est juridique. Ensuite on présente un mémoire puis on passe l’examen d’expert théorique de la spécialité et enfin l’examen pratique.

Si Jean prend sa retraite en 1987, il reste très présent dans le magasin jusqu’à son décès en 2020.


Jacques et Marie-Alice Bastian

Jean et Marguerite ont cinq enfants dont Jacques Bastian. Suivant les traces de ses père et grand-père, Jacques rejoint l’activité en 1977 tout en achevant un doctorat en Histoire de l’Art.

L’année suivante, il s’unit à Marie-Alice Miclot, alors professeure de musique en collège. S’investissant dans l’entreprise, Marie-Alice collabore aux recherches de Jacques sur la céramique. Celui-ci soutient sa thèse en 1987 : Les Hannong : étude des décors peints sur les faïences et porcelaines à Strasbourg et Haguenau, 1721-1784. Ce travail fait référence et leur apporte une reconnaissance internationale au titre d’experts. Cette même année, Jean prend sa retraite et passe le relais à Jacques.



Début des années 2000, Marie-Alice et Jacques fondent leur maison d’édition, M.A.J.B., dont le premier ouvrage est la thèse de Jacques. « Papi Jean » ayant dessiné toute sa vie, illustre différents ouvrages publiés par M.A.J.B. :


Frédéric et Philippe Bastian

Jacques et Marie-Alice ont trois enfants, deux garçons et une fille. Frédéric et Philippe suivent à leur tour des études en histoire de l’Art.

Frédéric soutient un mémoire de master sur l’ornement rocaille sculpté du XVIIIe siècle à Strasbourg, se spécialisant dans les cadres et le bois doré. Il s’intéresse aux façades et meubles sculptés dont il repère que certains motifs se retrouvent sur les cadres, aidant à leur datation. Il entre au magasin en 2008.

Philippe rejoint l’affaire en 2013, après avoir obtenu un master de recherche en histoire de l’art. Ses sujets de prédilection sont l’orfèvrerie et les objets en étain.

Jacques encourage ses fils Frédéric et Philippe à choisir une spécialité pour acquérir des connaissances plus approfondies dans un domaine. Il est parfois dur de se déterminer. Le réseau et les conseils les y aident. La maîtrise d’une expertise permet de se distinguer.

Dans ce marché très fermé où la concurrence est rude et les objets se raréfient, la question de l’avenir se pose. Cependant, le développement de la vente par Internet, accéléré par la pandémie, a ouvert le marché à l’international, permettant de se tourner vers une importante clientèle étrangère.

Aujourd’hui, les Bastian sont des antiquaires généralistes du XVIIIe siècle européens, proposant faïences de Strasbourg, cadres et miroirs XVIIIe siècle, argenterie, bijoux, étains…

« La qualité d’un objet se définit par sa matière, son esthétique et sa technique. Ce dernier aspect permet de mesurer à quel point la fabrication peut être fabuleuse » dit Frédéric.

Jacques cite volontiers Marie Freifrau Von Ebner-Eschenbach : « Wissen ist das einzige Gut, das sich vermehrt, wenn man es teilt » , « Le savoir est le seul bien qui se multiplie quand on le partage ». La famille Bastian est accueillante. Elle aime partager ses connaissances et regrette que les passants ne viennent plus comme autrefois, juste pour le plaisir. Pour entrer, il faut désormais sonner.

En septembre 2021, pour les 150 ans du magasin, seront exposés des objets « hétéroclites » du Moyen-Âge au début du XXe siècle, du Rhin supérieur et sortant parfois de leur collection privée. Alexandre Fruh, professeur de la Haute École des Arts du Rhin, scénographiera l’exposition-vente. Un catalogue sera édité.


Pour aller plus loin

Antiquités Bastian

  • Vermeilleux ! L’argent doré de Strasbourg du XVIe au XIXe siècle, Alexis Kugel, Philippe Bastian, Pauline Loeb-Obrenan, édition Monelle Hayot
  • Le Kunschthaafe Art, histoire et gastronomie en Alsace, Julien et Walter Kiwior, association A.R.S Alsatiae 2010 (ISBN 9782746617339) pages 260 et 261
  • L’Alsace illustrée à travers les cartes postales, Patrick Hamm et Martine Nusswitz-Kaercher, éditions du Signe, Strasbourg, 2016 (ISBN 9782746834552)
  •  Artistes peintres alsaciens de jadis et de naguère (1880–1982), François Lotz, éditions Printek, 1987 page 26
  • L’Alsace vue par les illustrateurs 1897-1930, Roland et Anne-Marie Holveck, 1982.
  • Le Kunschthafe, creuset de la culture alsacienne, in Strasbourg 1900 : naissance d’une capitale, Arnaud Weber, [actes du colloque, Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, 1-4 décembre 1999], Somogy, Musées de Strasbourg, 2000 (ISBN 2-85056-387-0), [lire en ligne [archive]]
  • Néogothique ! Fascination et réinterprétation du Moyen-Age en Alsace (1880-1930), Georges Bischoff, Jérome Schneider, Florian Siffer, BNU éditions, Strasbourg, 2017. 192 p. (ISBN 978-2-85923-073-9)
  • Kunschthafe-Album, Strasbourg : Imprimerie Alsacienne anciennement Fischbach, 1899 (204 pages)
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