Bergheim : vignobles, labels, sorcières et remparts dans le Haut-Rhin
Entre Ribeauvillé et Sélestat, dans un virage de la Route des Vins, on aperçoit Bergheim protégée depuis 700 ans par sa double enceinte. Élu « Village préféré des Français » en 2022, labellisé « Plus beau village de France », il témoigne d’une des plus grandes histoires juives d’Alsace, conserve la mémoire de nombreuses « sorcières », abrite un arbre séculaire et assume l’effronterie d’un petit homme narquois.

Le tilleul de 1300, doyen vivant du Haut-Rhin
En arrivant de Rorschwihr, un tilleul plusieurs fois centenaire accueille les visiteurs. Planté à l’entrée de Bergheim il pourrait en être le portier, témoin muet du passage des Habsbourg, des guerres et des vendanges.

Il abrite une bande de copains qui se retrouve là chaque jour. Taquins et joviaux, ces sympathiques retraités prennent plaisir à renseigner le voyageur curieux. « Moi je suis né en 1942 et lui en 1932 » me confiait l’un d’eux lors de mon premier passage, ajoutant : « Gamin on jouait dans les platanes près du lavoir, on grimpait dans les branches et ils étaient déjà gros ».

Les végétaux, les fleurs en particulier sont un des points remarquables de Bergheim. Affichant fièrement son label ville fleurie, elle aligne bacs, jardinières et plantes grimpantes courant le long de façades où les moineaux se perchent jusque sur les enseignes. Ce label engage le village à maintenir la biodiversité, améliorer la qualité de vie et procéder à une stratégie globale d’attractivité passant par un travail sur le fleurissement, le végétal et le paysage.


Les remparts de la vengeance
Durant le Moyen-Âge, Bergheim change plusieurs fois de maîtres. Mais le village doit surtout ses murailles à une querelle familiale.
Au début du XIVᵉ siècle, Anselme de Ribeauvillé et son frère Henri II se disputent l’héritage paternel qu’Anselme s’accapare, chassant son frère. Pour se venger, ce dernier rallie Henri VII de Luxembourg, empereur d’Allemagne et ennemi de la famille Ribeauvillé. Ensemble, ils attaquent victorieusement Colmar. En remerciement, le monarque confisque les terres d’Anselme et les offre à son allié Henri II. Bergheim désormais fief impérial fortifié, bat monnaie et perçoit des droits de douane.
La Porte Haute et la double enceinte, dont on parcourt librement le chemin de ronde, attestent de cet épisode mouvementé.


La ville qui accueillait les fugitifs
Posté près de la Porte Haute, un petit personnage sculpté baisse sa culotte et montre son derrière aux arrivants. Le « Lack mi’ », raccourci alsacien d’une invitation qu’on peut traduire par « lèche-moi le c.l ! », n’est pas une provocation gratuite : il rappelle le droit d’asile accordé à Bergheim en 1361 à quiconque avait commis un crime non prémédité ou qui traînait des dettes. Sitôt le seuil franchi, protégé par le droit local, le fugitif pouvait narguer ses poursuivants. L’original a disparu en 1852 ; la sculpture actuelle, taillée en 1997, perpétue l’irrévérence.


La Maison des Sorcières
Bergheim regarde aussi son histoire en face. Entre 1582 et 1683, une quarantaine de femmes de Bergheim, Rodern et Rorschwihr, accusées de sorcellerie, furent et condamnées à être brûlées vives au terme de procès souvent expéditifs.
Longtemps tue, cette mémoire a été exhumée grâce aux travaux d’Edmond Bapst et de Germaine Braun, historiens locaux.
Place de l’Église, à l’emplacement de l’ancien ossuaire, la « Haxahüs » ( Maison des Sorcières ), avec son jardin de simples attenant, accueille une installation pédagogique tous publics qui rend justice, nommément, à ces victimes.

Une des plus anciennes communautés juives d’Alsace
Il est un autre récit que Bergheim porte plus profondément que la plupart des villages d’Alsace : celui de sa communauté juive, attestée dès le XIVᵉ siècle et devenue, à l’époque moderne, l’une des plus importantes de Haute-Alsace ; au point d’accueillir le siège du rabbinat régional jusqu’en 1910.
Son histoire épouse les tragédies du temps : accusations d’empoisonnement des puits et massacres au XIVᵉ siècle, expulsions, retours, reconstruction.
La synagogue, confisquée en 1349, rachetée puis plusieurs fois agrandie, détruite par un incendie en 1860, reconstruite en 1863, pillée en 1940, a été désaffectée en 1991. Elle se dresse toujours, discrète, dans la ville haute.
Je consacrerai un grand récit au patrimoine juif d’Alsace, unique en Europe ; Bergheim y tiendra une place de choix.
En attendant, passez devant la synagogue et levez les yeux : peu de façades alsaciennes portent autant d’histoire avec autant de retenue.

Flâner dans Bergheim
Le village abrite 87 bâtiments inscrits à l’inventaire général du patrimoine culturel, dont 14 classés aux monuments historiques.
Passée la Haute Porte, on entre dans la Grande Rue où l’ancien lavoir intérieur, bordé de platanes centenaires, offre l’été une pause rafraîchissante.

Plus loin, le cadran solaire astronomique de 1711, qui surmonte une devanture de la Grande-Rue, indique les saisons, le zodiaque, l’heure du coucher du soleil, l’année en cours. Il rappelle que « comme l’ombre, la vie s’enfuit ».


La place du Dr-Pierre-Walter, ancienne place d’armes puis place du marché, est encadrée, d’un côté par l’hôtel de ville, ancien Poêle communal de 1767, et de l’autre, par des demeures du XVIᵉ siècle.





Place du Marché-aux-Échalas, on vendait autrefois des bâtons de saule-marsault, d’un mètre minimum, qui servaient de tuteur aux ceps de vigne, aux lianes de houblon ou à aux arbustes. Le marché a disparu, laissant une jolie place, entourée de maisons biscornues, où clapote une fontaine aux mascarons, fleurie et fraîche.

L’église de l’Assomption, consacrée en 1347, est l’héritière d’une basilique attestée dès 703 partiellement détruite en 1287.
Son ancien clocher, appelé « Tour verte », servait à la garde, de chapelle et d’ossuaire jusqu’à sa démolition début du XIXe s. Une démolition compensée par l’ajout d’une chapelle et d’une sacristie au XIXe s.
L’église abrite aujourd’hui les vestiges d’anciennes fresques du XIVe s., des statues en bois polychrome du XVe s., un tableau du XVIIe s. et l’orgue restauré en 2006.


Entre le printemps et l’été, les cigogneaux s’essayent au vol depuis le nid perché sur le toit de l’église.

Rue des Vignerons Plusieurs maisons transformées en gîtes incitent à s’attarder.









Ma promenade à Bergheim s’achève ici. Il y reste de nombreuses autres jolies façades et détails à découvrir ; à vous de venir y flâner!

Infos pratiques
Pour aller plus loin
- Plan Local d’Urbanisation de Bergheim
- Les sorcières de Bergheim, Edmond Bapst 1929
- Les sorcières de Bergheim, Festraëts Marion, l’Express, 20/06/2002
- Les Juifs à Ribeauvillé et Bergheim, conférence de M. Ginsburger de la 10ème assemblée générale de la Société d’histoire et d’archéologie de Ribeauvillé, le 6 mars 1937 // Publication de la Société pour l’Histoire des Israélites d’Alsace et de Lorraine XXV – 1939
- Site du judaïsme d’Alsace et de Lorraine
- Histoire de la Réformation dans la ci-devant seigneurie de Ribeaupierre, Frédéric-Auguste Ortlieb, Strasbourg 1842


Très complète présentation illustrée du village préféré des Français (2022). Merci !
Fabulous attention to details and wonderful photos. Would love to see it in winter too