Georges Jean Kieffer – le géant d’Obermodern

On le sait peu, mais en Alsace vécut un authentique géant, à Obermodern, dans le Bas-Rhin. Contemporain des deux grandes guerres mondiales, il est moins chanceux que ses prédécesseurs français. Georges Jean Kieffer nait à Metz le 5 novembre 1912 de Jean-Georges Kieffer, conducteur de locomotive, et de Christine Caroline Jundt, femme de ménage. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, la famille s’établit à Obermodern dans le Bas-Rhin.

Georges Kieffer au Républicain Lorrain © Mairie d’Obermodern

Première hypothèse, la tuberculose

La gare d’Obermodern relie Mommenheim à Sarreguemines et Steinbourg à Schweighouse sur Moder. La Compagnie de l’Est devient en 1919, après la Première Guerre Mondiale, l’Administration des chemins de fer d’Alsace et de Lorraine. Contrairement aux lignes françaises dont les trains circulent à gauche, les lignes alsaciennes circulent à droite, selon les normes allemandes. Cette société est absorbée par la SNCF l’année de sa création, en 1938.

La condition des cheminots, dans l’enfance de Georges Jean, est difficile : nombreux sont ceux souffrant de tuberculose, leurs familles avec eux. L’État français se bat contre cette maladie jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale.

L’Administration des chemins de fer d’Alsace et de Lorraine subventionne soixante-six dispensaires portés par « l’association alsacienne et lorraine contre la tuberculose » pour « rendre à son personnel les services les plus étendus »; « le dépistage précoce de la tuberculose doit être une des préoccupations des médecins du réseau. Il leur est recommandé d’adresser tous les agents suspects au dispensaire local ou aux consultations des médecins spécialistes du réseau, pour examens complémentaires et, en particulier, radioscopie du thorax ».

La prévention évoque des temps contemporains : « 1° Ne pas cracher à terre […] ; 2° Apprendre à respirer […] ; 3° Aérer votre logement, le jour comme la nuit. […] ; 4° Ne balayez jamais votre logement à sec. […] ; 5° Lavez-vous les mains avant les repas ; 6° N’habitez pas sans désinfection préalable un logement où a vécu un tuberculeux ; 7° Faites aux mouches une guerre à mort ».

Cependant, si la tuberculose est un fléau chez les cheminots, elle n’est pas la cause du gigantisme de Georges Kieffer qui connaît une enfance peut-être matériellement difficile, mais normale.


Deuxième hypothèse, le choc

En 1922, à 11 ans, Georges chute d’une échelle et se blesse au genou. Puis soudain, a 14 ans, sa croissance prend un élan vertigineux. Les médecins désignent l’ancien accident comme cause de ce changement brutal.

En 1932, approchant la majorité, Georges mesure 2,17 m, puis en 1938 à 26 ans, 2,41m. En 1945, à 33 ans, il culmine à 2,42 m et chausse du 64. Un de ses souliers est visible dans la vitrine du cordonnier Oesterlé 1 rue de la Moder à Haguenau.


Ses vêtements et ses souliers sont nécessairement confectionnés sur-mesure, comme tout ce qui lui appartient : le lit de 2,50 m ou le vélo offert par un atelier de Saint-Étienne.

Mais un choc traumatique physique peut-il véritablement déclencher un phénomène de croissance infinie ?


Le gigantisme ou acromégalie

Quand le corps sécrète une quantité excessive d’hormone de croissance à l’adolescence et que les os ne sont pas soudés, ils ne cessent plus de croître. Ce dérèglement hormonal est souvent provoqué par une tumeur bénigne située dans l’hypohyse. Elle touche en moyenne 40 personnes sur 1 million, souvent des femmes de 30 à 40 ans, mais aussi des hommes.

La pathologie comporte, entre autres effets, des difficultés rhumatismales accompagnées de douleurs aigües; des problèmes cardio-vasculaires tels que l’insuffisance cardiaque, un gros coeur, une hypertension artérielle et des complications métaboliques comme le diabète. Les traits du visage et la peau ont tendance à s’épaissir, les appendices à trop grandir. S’y ajoute une forte transpiration et une pilosité marquée.

Le gigantisme peut être d’origine génétique. Il se déclenche pendant l’enfance.

Aujourd’hui les traitements possibles sont une chirurgie d’ablation, une radiothérapie ou une médication.

© Mairie d’Obermodern

Exploitation de l’Humain par l’Humain

Les pathologies physiques, que la médecine est alors encore incapable d’expliquer, fascinent. Observés et décrits, voire dessinés de longue date dans des ouvrages traitant d’anatomie ou du corps humain, ces handicaps sont parfois à l’origine de légendes.

Depuis le XVIIIe siècle et les travaux de scientifiques comme Georges Cuvier ou Charles Darwin sur l’évolution des espèces, les êtres vivants difformes et les indigènes venus des colonies sont des objets d’exposition. Tout ce qui les distingue des Occidentaux est prétexte à les traiter en inférieurs.

Saartjie Baartman, née en 1788 ou 1789, est capturée en Afrique du Sud. Réduite en esclavage, on l’exhibe dans une cage, dans les foires et cirques d’Europe sous le nom de Venus hottentote. À la merci des spectateurs, elle doit se soumettre à leurs attouchements. Georges Cuvier l’examine de façon intrusive de son vivant puis, à sa mort, réalise un moulage de son corps avant de l’autopsier. Ensuite, il reconstitue son squelette pour l’exposer avec le moulage. Il faudra attendre 2002 pour que la France restitue sa dépouille au Cap où elle enfin inhumée près de son village d’origine.

Carl Hagenbeck invente en 1874 les « Völkerschauen », « exposition anthropozoologiques »après avoir importé des animaux exotiques à Hambourg. Dans des décors reconstitués, il présente faune et humains exotiques dans toute l’Europe. En 1907 il leur crée un lieu dédié à Hambourg-Stellingen. Son activité connait un grand succès jusque vers 1930.

Des expositions coloniales exhibent des indigènes capturés et ramenés des colonies, en proie à des maladies et à un climat auxquels ils sont inadaptés devant une foule qui se conforte dans son sentiment de supériorité.

Les bonimenteurs de foire présentent les personnes atteintes d’hypertrichose comme le chaînon manquant entre le singe et l’humain. À l’instar de Krao l’Indonésienne ou Julia Pastrana la Mexicaine, recouvertes d’une pilosité excessive.

Au XIXe siècle, Buffalo Bill exploite pour son show, entre-autres « artistes », des Indiens d’Amérique du Nord dont des survivants du massacre de Wounded Knee. Il n’hésite pas à réécrire l’Histoire pour la rendre plus spectaculaire, quitte à se valoriser lui-même, s’inventant une figure de héros qu’il n’est pas.  (Tristesse de la Terre) Son Wild West Show passe par l’Alsace entre 1890 et 1891 avec un hivernage à Benfeld.

Le corps, ses mensurations, sa couleur de peau et ses caractéristiques ethniques est sujet de théories raciales, ternissant l’Histoire de génocides à répétition.

Quant aux propriétaires de cirques célèbres, comme Barnum et Ringling, ils scénarisent les corps tordus d’artistes contraints, souvent achetés enfants à des parents soulagés de se débarrasser de rejetons aux physiques gênants. Géants et nains sont de leurs troupes.


D’augustes prédécesseurs

Quand George Kieffer vient au monde, trois géants français vivent de la vente de cartes postales, posent pour des photographies, sont les attractions de cirques, de foires ou d’événements commerciaux :

  • Baptiste Hugo, né Battista Ugo en 1876 à Vinadio dans les Alpes italiennes, décède à New-York en 1916. Il chausse alors du 61 et mesure 2,59 m. Son plus jeune frère, Paolo Antonio Ugo dit Antoine Hugo né en 1887, mesure 2,25 m à sa mort en 1914. Leurs parents, de taille moyenne pour l’époque – 1,64 et 1,68 m – sont cultivateurs. Baptiste et Antoine ont deux soeurs et trois frères de taille normale, voire trop petite pour servir l’armée !!! Baptiste voyage et s’exhibe à l’exposition universelle de Paris en 1900, en Afrique du nord puis aux États-Unis où il est recruté par le cirque Barnum et Bailey, en remplacement de son frère Antoine décédé en 1914.
  • Ferdinand-Célestin Contat, né en Savoie en 1902, culmine à 2,35 m dès ses 22 ans et jusqu’à sa mort en 1940. Ses Cinq frères et sœurs ont, tout comme leurs parents agriculteurs, une stature normale.

Ferdinand-Célestin Contat petit déjeune d’une 12e de croissants et de plus d’un litre de lait.  Baptiste Hugo dîne d’une grande soupière de potage, d’une sole normande, d’un lapin sauté, d’un filet madère, d’une dinde truffée, de quatre livres de pain, de quatre litres de vin, d’entremets et d’un dessert.

Fait exceptionnel, les frères Hugo ont une voiture privée sur-mesure, indice d’un train de vie confortable; plus confortable que celui d’un Français moyen contemporain. De quoi peut-être inciter Georges Jean sinon à les imiter, du moins à suivre leurs traces.


Notoriété

Bien que formé au métier d’électricien, Georges Kieffer n’exerce pas. À l’instar de ses prédécesseurs Hugo et Contat, il participe à des exhibitions et pose pour des clichés. À Strasbourg on peut le croiser devant le magasin Union entre 1940 et 1945, actuelles Galeries Lafayette, où il est portier.

Georges Kieffer devant l’Union © Mairie d’Obermodern

En 1937, à 25 ans, il est à l’Exposition Universelle de Paris, ouverte de mai à novembre. Là, on le désigne comme l’homme vivant le plus grand du monde. Il y a un pavillon alsacien présentant les mines de potasse et… le village des lilliputiens situé dans le Parc d’attractions. Trente personnes de petite taille vivent dans des maisons à leur hauteur. On y trouve également un bureau de poste, un hôtel de ville et un bureau de garde. Georges est photographié à leurs côtés pour accentuer la différence de tailles.

Portier à l’exposition universelle, il y aurait également été serveur dans le restaurant alsacien où il officiait en costume régional.

Comment a-t-il voyagé jusque-là ? Quelles étaient ses conditions d’hébergement ?


La Seconde Guerre Mondiale

À une époque où la taille moyenne des Français est inférieure à 1,70 m, il doit être difficile de trouver une place confortable pour se mouvoir sans se contraindre. Rien n’est à sa mesure. Comment fait Georges Kieffer au quotidien ?

Seul « avantage » lié à sa maladie : la Wehrmacht ne peut l’incorporer de force comme des milliers de « Malgré-nous » lors de la Seconde Guerre Mondiale. Il est trop grand pour rentrer dans les chars, se tenir dans un bunker, passer discrètement quelque part. On peut également imaginer, compte-tenu de ses éventuelles difficultés cardiaques, une impossibilité de courir ou de mener une activité physique intense.

Dans l’Alsace allemande © Mairie d’Obermodern

Selon une publication du 21 mars 1945 dans un journal américain, The Charleston Gazette, l’ennemi allemand l’aurait privé de tickets de rationnement, lui faisant perdre une dizaine de kilos. Par ailleurs on dit qu’il recevait double ration. Mais même double, cette ration devait être bien insuffisante et les carences, sévères.

À la libération, de janvier à mars 1945, Georges est plébiscité par les soldats américains. Ils le photographient volontiers et parlent de lui de retour au pays comme « the big man in the FFI ». Georges, si attaché à la France, aurait donc été un résistant ?

Avec un soldat américain © Mairie d’Obermodern

Une leucémie terrasse Georges qui meurt en 1946, à 34 ans. Il repose dans le cimetière d’Obermodern.

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